Voilà en théorie, si vous avez lu mon dernier billet, je pense avoir su vous donner l'envie de savoir ce que je pense du livre d'Éric Dupont-Moretti : Bête Noire, condamné à plaider.

Mon avis sur le livre

couverture du livre Bête NoireJe ne vais pas y aller par quatre chemins, j'ai adoré. Oui, moi l'homme qui n'aime pas lire parce que cela m'endort, là je dois bien reconnaître que j'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce livre, mieux je l'ai dévoré. Avant d'aller plus loin, je dois commencer par vous le dire, je n'ai absolument aucun a priori sur Éric Dupont-Moretti, pour moi il s'agit d'un nom connu, donc d'un des ténors du barreau car pour qu'il m'évoque quelque chose c'est qu'il s'agit d'un avocat un tant soit peu connu. D'ailleurs comme cela à brûle pour point, à part Gilbert Collard et Franck Berton, et encore pour le second, le fait que je sois nordiste et qu'il côtoyait fréquemment un restaurant où mon frère travaillait auparavant joue grandement, je n'ai pas d'autre nom d'avocat qui me vienne à l'esprit.

Aucun a priori sur l'avocat ni sur l'homme donc. Sur le livre en revanche, oui, un. Je viens d'entendre deux témoignages concordants sur la façon dont "Éric Dupont-Moretti balance (tout un symbole quand on parle de justice ;))" qui m'ont interpellé. Et ça se lit vite. C'est décidé, je vais profiter d'être en vacances pour arrêter d'écrire et lire un peu. Enfin toujours prudent en matière de lecture, je me dis, je commence et on verra bien. J'ai tellement dévoré ce livre que je n'ai pas eu le temps de me dire bon et bien je continue. J'ai ressenti cette sensation - souvent évoquée par ceux qui parlent d'un livre qu'ils ont adoré - de hâte dévorante de la page suivante.

Et effectivement, ça balance.

Au fil de Bête noire, Éric Dupont-Moretti dénonce les agissements partisans et détestables de nombreux magistrats qui exercent leur métier sans aucun sens moral. Si certains d'entre vous pourraient se dire que tout de même chez des juges on ne trouve en principe que des personnes triées sur le volet et intègres, vous allez vite déchanter. Les anecdotes se multiplient et les présidents du tribunal et autres procureurs de la République en prennent pour leur grade. Bien évidemment, Éric Dupont-Moretti, comme il l'évoque dans un courrier repris à la fin de son livre, est convaincu que la majorité des magistrats aime son métier et l'exerce avec professionnalisme et déontologie mais que pour la minorité restante (ce qui représente tout de même du monde) le système actuel est truffé d'incohérences et de sinistres individus qui en profitent allègrement.   Le récit de ses anecdotes, d'un genre qu'on ne peut inventer, même avec une farouche imagination, nous plonge dans un univers d'une rare violence, celui des assises et d'un box, celui de l'accusé, où la personne qui y siège perd à la fois sa dignité et sa  présomption d'innocence au profit d'un statut d'animal de foire jeté en pâture à d'autres bêtes, mais en meute pour celles-ci, une meute assoiffée d'une vengeance aveugle, coûte que coûte, qui occulte complètement la globalité de l'accusé pour se focaliser sur l'acte commis (ou supposé commis) et rien que cela.

De nombreuses anecdotes inquiétantes

Parmi les aberrations évoquées, Outreau (procès avec 18 personnes accusées à tort de pédophilie sur de fausses accusations), bien sûr, exemple phare d'un des plus grands - si ce n'est le plus grand - fiasco judiciaire de notre pays. D'autres injustices ou peines disproportionnées défilent et c'est déjà la fin de livre où la bête noire, notre auteur, baptisé ainsi car sous sa robe noire il est près à se battre comme un chien pour qu'un jugement (ou une peine) soit juste et ce ; disons-le car c'est tout à son honneur, quelque soit  le client / la personne défendue, laisse davantage encore place à l'homme Éric Dupont-Moretti.

La découverte d'un homme aussi

S'il est condamné à plaider, notre avocat de renom est aussi un homme qui s'évertue à viser l'acquittement (ou la peine minimale), non pas pour ses statistiques, mais pour chaque affaire comme si c'était la première. C'est sans doute cette remise en question permanente qui fait de Maître Dupont-Moretti un redoutable avocat, capable de toucher son auditoire et les jurés par son implication, capable de rétablir un désordre établi qui n'a pas lieu d'être par son tempérament (ce qui lui vaut son statut de terroriste du barreau). À la fin de ce livre, la curiosité d'assister à une de ses plaidoiries est naissante et de ce que l'on perçoit de sa personnalité en filigrane et de ce qu'il nous en dit, d'aller boire un verre avec lui, pas dans un cocktail mais dans un troquet, qu'on soit chef d'entreprise ou simple ouvrier.

Quand un livre réconcilie avec la lecture

Il existe une catégorie de lecteurs particulière : ceux qui n'aiment pas lire mais qui, un jour, tombent sur le bon ouvrage. C'est souvent avec ce genre de livre que naît, tardivement, le goût des pages. Le déclic ne vient pas de la volonté ni des injonctions bienveillantes de l'entourage, mais d'une rencontre. Un ton, une voix, un sujet qui vous happe et vous fait oublier que vous êtes en train de faire précisément ce que vous détestiez.

Ce qui rend un témoignage prenant, ce n'est pas la longueur ni l'érudition, c'est la sincérité de celui qui raconte et la vie qui traverse son récit. Quand l'auteur écrit comme il parlerait, sans jargon inutile, le lecteur avance sans effort. C'est peut-être la clé pour qui redoute les livres : chercher non pas ce qui impressionne, mais ce qui parle vrai. Un récit incarné franchit toutes les résistances.

Pourquoi les récits du monde judiciaire fascinent

La justice a toujours nourri la littérature et le cinéma, et ce n'est pas un hasard. Le prétoire est un théâtre où se joue, en condensé, tout ce qui fait l'humain : la faute, le doute, la parole qui sauve ou qui accable. Ouvrir un livre qui plonge dans cet univers, c'est accéder à des coulisses habituellement fermées au grand public. Plusieurs ressorts expliquent cette fascination durable :

  • Le suspense, car une audience se lit comme une intrigue dont on ignore l'issue.
  • Les dilemmes moraux, qui obligent le lecteur à se demander ce qu'il ferait.
  • La puissance de la parole, cet art de convaincre qui se joue en direct.
  • La part d'humanité derrière chaque affaire, loin des clichés médiatiques.

On comprend alors qu'un ouvrage issu de ce milieu puisse captiver même un réfractaire à la lecture. Le récit judiciaire mêle l'intime et l'universel, l'anecdote singulière et la grande question du juste. Il offre du romanesque tout en restant ancré dans le réel, un équilibre rare et redoutablement efficace.

L'art de la plaidoirie, un souffle qui se transmet

Au cœur de cet univers, il y a la plaidoirie, cet exercice où la parole devient action. Bien plaider, ce n'est pas parler beaucoup, c'est parler juste, au bon moment, avec les bons mots. Cet art impressionne parce qu'il combine la rigueur du raisonnement et l'émotion de l'orateur. Lire ceux qui le pratiquent, c'est apprendre, presque malgré soi, comment se construit une argumentation convaincante.

Ce que l'on retient d'un bon récit de prétoire déborde largement le cadre du droit. On y puise des leçons applicables à la vie de tous les jours, dès qu'il s'agit de défendre une idée ou de se faire entendre. La rhétorique n'est pas réservée aux avocats, elle sert dans une réunion, une négociation ou une simple discussion. Voici quelques principes que ces lectures mettent en lumière :

  1. Écouter avant de répondre, car comprendre l'autre précède le fait de le convaincre.
  2. Choisir ses mots, un terme juste valant mieux que dix approximatifs.
  3. Structurer son propos pour guider celui qui écoute vers une conclusion claire.
  4. Assumer une part de conviction, car la sincérité se ressent et emporte l'adhésion.

Lire quand on n'aime pas lire

Si ce livre a réussi là où tant d'autres avaient échoué, c'est qu'il coche les cases qui comptent pour un lecteur récalcitrant. Un bon point d'entrée dans la lecture, c'est un texte au rythme vif, ancré dans le réel et porté par une voix reconnaissable. Pour ceux qui, comme moi, s'endorment sur la plupart des romans, il existe des stratégies simples pour tenter l'expérience sans se décourager :

  • Choisir un sujet qui vous passionne déjà, quitte à ignorer les classiques.
  • Privilégier les récits vécus, souvent plus incarnés que la fiction pure.
  • Lire par petites sessions, sans se fixer d'objectif écrasant.
  • Ne pas hésiter à abandonner un livre qui ne prend pas, sans culpabilité.

Ce dernier point mérite qu'on s'y arrête. Poser un livre qui vous ennuie n'est pas un échec, c'est un tri. Le lecteur libre est celui qui refuse la corvée pour ne garder que le plaisir. Et le plaisir, une fois goûté, donne envie d'y revenir, page après page, jusqu'à ne plus se reconnaître dans l'affirmation « je n'aime pas lire ».

Ce qu'un seul bon livre peut déclencher

Il ne faut pas sous-estimer l'effet d'un déclic. Un unique ouvrage qui vous emporte peut modifier durablement votre rapport à la lecture. On croyait le sujet clos, on se pensait définitivement fâché avec les livres, et voilà qu'une exception fissure la certitude. La curiosité, réveillée, cherche alors sa prochaine dose ailleurs, dans d'autres récits, d'autres voix.

C'est là toute la beauté de la chose : on n'a pas besoin d'aimer tous les livres pour devenir lecteur, il suffit d'en aimer un, puis un autre. Le chemin se trace au gré des rencontres, sans obligation ni programme. Alors si un titre vous a dévoré autant que vous l'avez dévoré, gardez précieusement ce souvenir : c'est peut-être le premier d'une longue série que vous n'imaginiez pas possible.

Partager une lecture qui vous a marqué

Quand un livre vous a saisi, l'envie de le faire lire aux autres devient presque irrépressible. Recommander un ouvrage, c'est offrir un peu de l'émotion que l'on a ressentie, sans garantie que l'autre la partagera. Car la lecture reste une expérience intime : le même texte ne résonne pas de la même manière selon l'histoire et l'humeur de chacun. Cette part d'incertitude fait tout le charme de la transmission.

Pour donner envie sans trahir, mieux vaut parler de ce que le livre a provoqué en vous que de raconter son contenu. Dire l'effet plutôt que dévoiler l'intrigue, voilà la meilleure façon de piquer la curiosité. Quelques manières simples de partager une lecture sans la gâcher :

  1. Évoquer l'émotion ressentie plutôt que de résumer chaque étape.
  2. Situer le ton et l'ambiance pour que l'autre sache où il met les pieds.
  3. Préciser à qui vous le conseillez, car tous les livres ne conviennent pas à tous.
  4. Laisser une part de mystère, celle qui donne envie de tourner soi-même les pages.

La lecture comme respiration

Au-delà du plaisir immédiat, s'ouvrir à un livre offre quelque chose de rare aujourd'hui : un temps continu, sans notification ni interruption. Là où les écrans fragmentent l'attention, la lecture la rassemble. Même celui qui s'endormait sur les livres peut découvrir dans cette lenteur retrouvée une forme de repos actif, une parenthèse qui fait du bien.

Ce repos-là ne ressemble à aucun autre. On ne subit pas le récit, on l'habite, on avance à son rythme, on revient en arrière si l'on veut. Le lecteur est maître du temps, ce qui est devenu un luxe précieux. Peut-être est-ce là, finalement, la vraie récompense de celui qui accepte de tenter l'aventure malgré ses réticences de départ.

Alors si un ouvrage a réussi à vous captiver au point de vous faire oublier vos préjugés, savourez ce moment sans le rationaliser. Il n'y a pas de bon ou de mauvais lecteur, il n'y a que des rencontres réussies ou manquées. La vôtre a eu lieu, et c'est déjà une belle histoire à raconter à ceux qui, comme vous hier, se croient définitivement imperméables aux livres.